Mots pluriels
No. 7 1998.
http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP798jmvarticle.html
© Jean-Marie Volet


Polissonnez, il en naîtra de beaux enfants:
Une lecture du dernier livre d'Henri Lopes, Le Lys et le Flamboyant

Jean-Marie Volet
The University of Western Australia




... cessez de suivre les sentiers battus, fussent-ils ouverts par les grands maîtres;
égarez-vous dans la jungle et polissonnez,
il en naîtra de beaux enfants.
(p.404)

Lidée de "métissage" proposée par Henri Lopes dans son dernier roman s'inscrit à contre-courant des idées reçues. Le Lys - fleur de France, et le Flamboyant - symbole de l'Afrique, ne semblaient guère destinés à se rencontrer et encore moins à partager leur destinée. Mais l'Histoire en a décidé autrement et nulle barrière culturelle, politique ou idéologique n'a réussi à empêcher le Lys et le Flamboyant de "polissonner" et de mettre au monde de beaux enfants dont Lopes nous présente la destinée dans un ouvrage qui se veut une apologie du droit à la diversité ou, plus précisément, du droit à "l'hybridité".

A l'époque où se déroule le roman, Le Congo, la Belgique, l'Oubangui, la France, et le reste du monde colonial vivent au rythme des dichotomies qui ont dominé la première moitié du vingtième siècle: "Noir - Blanc", "Métropole - Colonie", "évolué - primitif", etc. Les mythes fondateurs de l'idéal colonial en appellent à l'homogénéité des masses, à la supériorité du colonisateur sur le colonisé et à la ségrégation des races (que l'apartheid Sud Africain a incarné jusqu'à ces dernières années). L'espace réservé à un "tiers état métisse" est rejeté en marge de "la civilisation" et toute transgression au binarisme primitif imposé par la loi et plus encore par l'usage, est impitoyablement condamnée. Dans ce système rigide, chaque individu est aspiré volens nolens en direction d'univers irréconciliables et il n'est pas question de "mariage des cultures", du moins officiellement.

L'idée que les grands problèmes existentiels puissent être promptement résolus à l'aide de quelques slogans ou par l'intermédiaire d'un décret relève de la chimère et Le Lys et le Flamboyant nous permet de vivre tout l'espace qui sépare le mythe de la réalité où tout est question de nuances, de choix, de perception, d'équilibre précaire. Les traits grossiers qui essaient de fixer les contours d'une "pureté éthnique" aussi aléatoire qu'insaisissable, ne permettent pas aux individus sensibles à la richesse de leurs origines de se retrouver. Il ne s'agit pas de s'affirmer comme étant ceci ou cela mais le produit de ceci et de cela, une démarche que l'on retrouve au coeur de la jolie définition que Lopes aime donner de ses origines: "bantoues mâtinées de français"[1]

Le Lys et le Flamboyant nous entraîne sur les traces de personnages qui refusent tout comme l'auteur de sacrifier une partie de leurs origines à la conformité. Le voudraient-ils, d'ailleurs, qu'ils ne le pourraient guère car, s'il n'est jamais simple d'assumer un héritage atypique, il est tout à fait impossible de s'en débarrasser complètement, même au prix de faux-semblants, de décisions administratives ou de biographies de circonstance. A cet égard, ce n'est pas sans une certaine ironie que l'auteur pousse le narrateur du roman à souligner la propension de son ami Lopes - personnage secondaire du roman - à jouer des rôles et à forcer la note lorsque les circonstances semblent exiger qu'il prouve ses origines. Cependant, qu'il recoure à l'argot parisien pour souligner ses origines françaises (p.136) ou au lingala pour "clam[er] sa négritude"(p.229), sa démarche reste vaine car aucun des stéréotypes proposés par les nationalismes réducteurs, les ethnismes étroits et les "mythes fondateurs" n'est assez large pour rendre compte de son identité.

Les lignes de Valéry citées en épigraphe du Le Lys et le Flamboyant par Lopes résument le problème: "Je n'ai jamais su qui j'étais, et j'ai toujours su qui je n'étais pas"(p.5). Dans ces circonstances, il est plus difficile encore de ne pas se laisser entraîner par la masse et de chercher sa voie dans un univers où tout est équilibre instable, doutes, allégeances aléatoires, sables mouvants où l'identité se perd en océans d'incertitude où la conscience se noie.

En dépit de l'optimisme rayonnant et du ton enjoué qui caractérisent le style du Lys et le Flamboyant, Lopes ouvre une voie difficile où l'idée d'existence est associée à la nécessité de rester soi-même dans la mouvance des perceptions et des incertitudes. Il propose une vision de l'existence où tout métissage devient un "tiers espace" atypique et singulier mais riche de possibilités, la pierre angulaire d'un nouveau mythe de l'universel où il appartient à chacun de cerner l'essence humaine dans l'espace flou de la conscience individuelle.

Et comme pour rendre plus aléatoires encore les hasards de sa naissance, fruit des mille générations qui l'ont précédés et dont il ne sait presque rien, le narrateur suggère que s'ajoutent les hasards de son éducation bien que, dise-t-il, à l'échelle de notre vécu, "seules subsistent [...] des images fragmentaires et disparates, incohérentes et insaisissables": (p.161) Etre métis [...] ce n'est pas [qu'] une question de peau. [...] Le métissage c'est [aussi] dans la tête. Les métis [...] ce sont tous les individus dotés d'une âme à deux ou plusieurs cultures.(p.387)

Dès lors tous les personnages du roman - du narrateur à l'auteur en passant par Lopes, personnage secondaire apparaissant furtivement dans le roman comme Hitchock apparaissait dans ses films - ne représentent que la partie visible d'un métissage qui nous concerne tous et qui nous interpelle en nous engageant à prendre la mesure du "problème existentiel"(p.404) dont chacun de nous peut percevoir les échos en faisant taire le bruit assourdissant des préjugés et des formules toutes faites. La vie de chacun(e) est teintée de métissage et tout le monde est invité à la grande célébration organisée par Lopes, sans barrières politiques, sociales, économiques ou linguistiques:

Musique et danse rythment mon récit. Entrez vous aussi dans la danse, donnez la main à Kolélé et suivez-la dans la quête perpétuelle de son identité, un héritage jamais acquis mais plutôt, comme le suggère un personnage du roman, l'aboutissement d'"un métissage oublié". (Quatrième de couverture)

Si le narrateur est sans conteste le maître de cérémonie, Kolélé est l'invitée d'honneur, le centre d'attention, le personnage exemplaire, la Diva mais il est aussi fascinant de concentrer son attention sur quelques personnages secondaires gravitant autour des personnages principaux. Vivre la multiplicité de ses origines, de son milieu socioculturel et de son entourage familial, c'est se retrouver dans l'autre et en faire un élément de soi-même alors que rejeter une partie de ces éléments au nom de la supériorité culturelle ou ethnique signifie renoncer à une partie de soi-même, craindre l'altérité et remplacer la tolérance par le slogan raciste. Lorsque Lopes livre son "Afrique intérieure" aux lecteurs et lectrices, par l'intermédiaire d'un narrateur qui aurait bien pu être son cousin - à la mode de Bretagne, ou son frère à celle de Brazzaville, il parle d'un temps où "toutes les métisses des deux rives étaient [s]es Tantes", (Quatrième de couverture) où tous leurs époux étaient ses Oncles, où "Les liens de parenté ne sont pas [uniquement] question de consanguinité mais de mérite" (p.54) et où Lomata et Mobéko, les deux personnages dont nous allons parler maintenant, appartiennent au même monde.

Lomata, le premier mari de Kolélé est le fruit d'un "métissage biologique" qui a davantage marqué son "look" que l'univers culturel duquel il se réclame. Les quelques pages qui lui sont consacrées au début du livre dépeignent avec sensibilité et finesse le parcours d'un enfant arraché à la tendresse de sa mère, jeté dans un orphelinat et abandonné par son père lors du retour de ce dernier en France, après son séjour aux colonies. Trop clair pour les uns et trop foncé pour les autres, Lomata n'est pas plus reconnu par les Noirs que par les Blancs comme un des leurs. Le fait qu'il se sente nettement plus d'affinité avec le milieu de sa mère qu'avec celui de son père ne change d'ailleurs rien au regard que les autres portent sur lui. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, il est en butte aux réticences et à la suspicion des villageois, même s'il "parl[e] couramment leurs langues et, comme eux, savour[e], en se pourléchant les doigts, chenilles grillées, poisson salé, singe à la sauce rouge, ngombo et safou à la croque-au-sel"(p.44).

Dans ces conditions, on pourrait se demander dans quelle mesure la destinée de Lomata a été marquée par la couleur de sa peau et quelle latitude lui a été accordée par le destin pour en modifier le cours. Si l'on considère l'épisode de son mariage avec Kolélé à titre d'exemple, on remarque qu'il n'est pas un simple pion: C'est de bon gré qu'il se plie aux exigences d'un mariage catholique mais c'est lui seul qui décide de sacrifier aux rites d'un mariage traditionnel après avoir épousé Kolélé selon les coutumes françaises. Même si Kolélé traite plus tard l'événement de "séance de folklore apprêté"(p.83), son mari choisit délibérément de se soumettre aux rites coutumiers et coloniaux qu'il considère comme étant complémentaires. Ce faisant, il navigue à vue et adapte au besoin certains éléments rituels en fonction de son statut d'orphelin et de métis.

Il est intéressant de noter que le fils de Lomata et de Kolélé tient beaucoup de son père. Il suit sa mère lorsqu'elle quitte Lomata et qu'elle se met en ménage avec un Blanc, il fréquente le lycée aux côtés des petits Français mais il finit par rejoindre la maison paternelle où il s'installe et décide de vivre sa vie sans rien renier de son double héritage, se réservant cependant le droit d'en privilégier tel ou tel aspect au gré de sa convenance et des circonstances. Dès lors, c'est avec une pointe d'envie que le narrateur-proche-cousin-de-Lopes affirme: "Léon adorait le français, à condition toutefois de l'alterner avec le lingala" (p.419). Pas de choix déchirants ou de dissimulations (p.133) mais l'existence telle qu'elle est quand on décide de la regarder en face, sans fausse honte, ni excès, ni bravades.

En contraste avec Lomata, Mobéko (qui se considère lui-même comme "un radis noir") incarne un "métissage culturel" échappant au premier regard. Il est noir et c'est sa manière d'être et de penser plus que son apparence qui le distingue de son entourage. Il représente pour tous l'idéal du "métis culturel"; l'exemple de l'individu ayant su réconcilier des manières de vivre et de penser qui, à son époque, étaient considérées comme tout à fait incompatibles. Eduqué par les Pères, il sait non seulement lire, écrire et compter comme le reste des "évolués"(p.180), ayant bénéficié de quelques années de scolarité, mais il maîtrise aussi le latin et il a de solides notions de grec et d'hébreu. Exception parmi les exceptions, même les Blancs lui disent "Monsieur"(p.53) en dépit de son statut d'indigène. Fonctionnaire au greffe de Brazzaville, il "bénéfici[e] d'égards spéciaux de la part des autorités coloniales: 'Ah! M. Mabéko, reprenaient-elles au bruit de son nom, c'est autre chose!'"(p.53). Alors que l'enseignement dogmatique des Pères, l'idéalisation de la France et le mépris de l'Afrique témoignés par les enseignants tendent à couper la plupart des élèves de leurs racines et les jettent dans les affres du doute identitaire, Mabéko est l'exception qui, loin de confirmer la règle, montre qu'il est possible de vivre à l'intersection de deux mondes qui semblent s'exclure mutuellement. Dans tout ce qu'il fait, Mobéko ne donne jamais l'impression de choisir l'une ou l'autre approche mais de concilier l'une et l'autre de manière originale. A cet égard sa tenue vestimentaire "Demi-Dakar", pantalon noir et veste blanche, qu'il met à l'honneur à Brazzaville est un symbole.

Considéré comme un personnage hors pair et un sage par les "Congolais bon teint", l'intelligentia et le reste de la population, il demeure cependant imperméable aux honneurs et n'entend pas associer son large savoir et sa popularité aux insignes du pouvoir. A un "boy" qui lui adresse la parole d'une manière réservée aux colons, il rétorque: "Eh là! pas Patron, je suis ton frère, moi"(p.205) replaçant ainsi le respect qui lui est témoigné dans le cadre d'une fraternité humaine qui n'a rien de factice. Confortable à l'intersection de deux cultures, Mabéko est ouvert à tous les métissages et ce n'est pas un hasard s'il est non seulement l'ami de Lamata, mais aussi le confident d'un narrateur d'origine chinoise. C'est d'ailleurs à ce dernier qu'il affirme:

"Aucun Congolais, petit, n'est totalement pur et le monde n'est peuplé que de métis.

Baissant la voix, il ajoutait que la couleur de sa propre peau était trompeuse; que lui-même était en réalité un radis noir. Noir à l'extérieur, blanc à l'intérieur. Il aurait suffit de retourner sa peau pour s'apercevoir que l'envers en était café au lait, lui disait brun, comme la mienne.

- Il n'y a rien de totalement pur. Sans addition étrangère, on dégénère. Tiens, disait-il, souriant et l'oeil brillant, le manioc, notre véritable pain quotidien, sais-tu que ce sont les Portugais qui nous l'ont apporté du Brésil?

Nous ne voulions pas le croire.

Il multipliait les exemples.

- Toute civilisation, affirmait-il, est née d'un métissage oublié, toute race est une variété de métissage qui s'ignore.(p.135)

A une époque où l'écrivain René Maran fut démis de ses fonctions d'administrateur colonial pour avoir fort modestement remis en cause le caractère irréductible de la supériorité du Blanc, il convenait certes de baisser la voix avant d'émettre une telle hypothèse. Les nationalistes purs et durs qui prêchaient le maintien des valeurs (généralement les leurs), "l'authenticité" et la "pureté ethnique" n'appréciaient guère ce type de discours comme en témoigne le personnage de Philipili Cloarec, secondaire dans l'économie du récit mais un bon exemple de la manière de penser d'un grand nombre de colons de l'époque. Ce modeste commerçant "grandi" par l'aventure coloniale se retranche derrière les clichés pour se faire valoir et oublier sa médiocrité. Pour lui, il est plus facile de se raccrocher à quelques poncifs "rassurants" que d'assumer ses propres limites et contradictions. Lorsqu'il rencontre le Dr Sallustre, un antillais de passage dans sa région, il n'arrive pas à accepter qu'il soit docteur car "un médecin africain, ce n'était pas un docteur mais un infirmier, un point c'est tout"(186); les "évolués" sont "[des] ingrats, [des] salopards que la France avait extrait de leur merde, en leur apprenant à lire et à écrire et qui maintenant, à titre de reconnaissance, leur chiaient dans la main"(p.180); les modérés sont "des kommunisse"(p.175) ou "des belles âmes un peu naïves qui ne savaient pas ce qu'étaient les nègres"(p.180); etc.

S'il fallait résumer l'approche de Lopes en une phrase on pourrait suggérer qu'elle consiste à faire sortir les individus des zones de conformité où les Philipili Cloarec essaient de les enfermer. L'existence de l'individu se trouve constamment en butte au formalisme pseudo-consensuel de la société dont il n'est pas possible de faire abstraction mais, suggère Lopes, dont il est possible de rejeter les prémisses. Cela n'est pas toujours facile car plus les conventions s'appuient sur l'arbitraire d'un code social rigide, plus le métissage devient un synonyme de péché mortel et plus la société exige de l'individu "atypique" qu'il ou elle répare cette "anomalie" afin de se fondre dans la masse.

Pour Lopes il s'agit de débarrasser l'espace socioculturel des ethnocentrismes et des racismes de tout poil qui l'encombrent. Il convient de porter un regard nouveau sur l'altérité en termes de relation essentielle. Il ne s'agit plus de choisir en excluant mais de réconcilier en intégrant. Un programme de vie qui nous concerne tous car, comme le rappelle Kolélé:

Par métis, je n'entends pas seulement les sang-mêlés qui, comme moi, ont la peau café au lait [...] mais tous ceux qui comme moi, ou vous, monsieur Dieng, avec votre peau noire, sont métis dans leur tête et dans leur coeur. [...] Telle que vous me voyez, j'ai plus de vingt siècles. Peut-être des millions d'années. [...]. J'incarne mes ancêtres les bantous et j'incarne aussi mes ancêtres les Gaulois. Je suis en même temps Kolélé, moi-même, irréductible, qui n'a jamais existé avant et qui disparaîtra avec moi, dans ma tombe. (p.404).

Loin de nous inciter à essayer de préserver la blancheur du Lys ou l'éclat incomparable du Flamboyant, Lopes nous engage à célébrer un monde dominé par le chatoiement des demi-teintes. "Sans addition étrangère, on dégénère" affirme-t-il, mais à essayer d'être ce que l'on n'est pas on se détruit. Dès lors, tout se joue au coeur d'une recherche permanente qui a pour but de réconcilier l'irréconciliable et de permettre à l'individu de prendre en charge non seulement son avenir mais aussi l'histoire de ses origines qui n'est jamais tout à fait conforme à celle proposée par les livres d'histoire.